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Extrait de Tchicamei de France Frechette

Une lumière harcelante


Jeh est debout sur la scène, les jambes de culotte roulées. L’éclairage est assez sombre pour permettre de voir une lumière reflétée par un miroir. Le reflet lui arrive souvent droit dans les yeux.  Cette lumière harassante lui brûle les yeux. La répétition des attaques luminescentes l’agace et le déconcentre de son univers morose. Peu à peu la lumière le tire de son monde intérieur. Mais Jeh se sent bien dans ce monde où il s’est retiré.

Jeh, d’un ton irrité
Ah! Cette lumière!

 

Jeh, replongé dans son univers, réfléchi tout haut

Je me souviens vaguement de cette lumière, que j’ai chassée de mon univers comme tous ces gens qui te harcèlent, te bafouent, t’amenuisent, te terrorisent, comme si tu n’avais pas le droit de vivre, mais tout juste la permission d’exister. C’est fou comme, quand je suis dans mon univers, je ne vois pas mon handicap. J’ai deux bras, deux mains, deux jambes et deux pieds. Quand je suis seul dans mon univers je ne sais pas « c’est quoi que j’ai de pas correct ». Je peux tout faire comme tout le monde, juste un peu moins vite, avec un peu plus d’effort. Et je renverse ma tasse de café aussi, comme tout le monde, mais juste un peu plus souvent. Les amis, eux, me le disent, oh! pas avec des mots, ils sont polis pour la plupart. Je sais choisir mes fréquentations, quand même. Mais ils m’invitent à sortir une fois. Ils trouvent que je ne cours pas assez vite et qu’ils perdent du temps. Alors ils ne m’invitent plus. Non mais ils ne pourraient pas relaxer des fois!

À vrai dire, j’aime ça marcher pas trop vite, ça me donne le temps de regarder ce qui se passe autour de moi. J’ai le temps de remarquer le pissenlit qui a poussé sur le rebord de la corniche. Moi, ça me passionne de voir à quel point un insignifiant pissenlit peut nous rappeler comme tout ce qui est vivant tient à la vie. Il faut vouloir vivre pour pousser dans un endroit pareil, avec pour toute nourriture quelques saletés en décomposition et la rosée du matin ! Comme ils me ressemblent ces pissenlits ! Tout compte fait, je suis bien dans mon univers. Ils me font bien rire tous ces gens qui courent sans arrêt, sans trop savoir où ils s’en vont dans la vie. Un peu comme les poules qui courent de tous côtés après qu’on leur ait coupé la tête.

Voix

Pourquoi as-tu l’âme lourde de tous ces soucis quotidiens puisque tu prétends être si bien dans ton univers ?

Jeh

Ah! Laissez-moi tranquille, laissez-moi marcher pas trop vite.

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